La presse à l’heure du digital : Parole d’expert de Jean-Clément Texier

Auteur: Magali REBEYRAT le 15 novembre 2016

Jean-Clément Texier apportera son expertise au Salon la Presse au Futur  (23 & 24 novembre Paris) en animant un déjeuner–débat sur le thème : « Le point de vente de demain : un atout majeur pour la presse ». https://www.lapresseaufutur.com/
Il a répondu à quelques questions sur la presse à l’ère du digital.

 

Quelle aurait été l’évolution de la presse sans le numérique ?

Il ne faut pas croire que les difficultés de la presse écrite datent des années quatre-vingt dix avec l’arrivée progressive d’Internet. L’historien Patrick Eveno rappelle qu’au début du XXe siècle Le Petit Journal appelait déjà ses lecteurs à la rescousse pour éviter la faillite.
Dans tous les pays industrialisés, le déclin des journaux en version imprimée a commencé bien avant le choc du numérique. Les quotidiens payants en France comme en Grande Bretagne perdaient des parts de marché avant même l’arrivée des gratuits tels Métro ou 20 Minutes.

Osons un paradoxe : Sans la numérisation, l’audience de la presse ne serait plus qu’une peau de chagrin. Bien que partis en retard et avec des réticences , les sites ou les applications des titres de référence ont tiré leur épingle du jeu, parfois mieux d’ailleurs que les offres provenant de la télévision ou la radio car ils jouissent d’une autorité certaine . Ne tombons donc pas dans un « Press Bashing » infondé !
L’adhésion au déclinisme de l’édition est d’autant plus dommageable qu’elle contribue au manque d’attractivité d’une filière qui sait donner des preuves de résistance, par exemple dans le livre. Pour régénérer le secteur, il faut y attirer des créateurs et des investisseurs. Avant même qu’elle ne soit confrontée aux défis du net, la presse souffrait d’un déficit d’innovation et d’un faible souci des attentes des consommateurs. D’où la démultiplication des « me too products » et l’abondance des publications sur les créneaux qui marchaient : des news aux magazines de télévision en passant par les féminins.
Dans « Les 20 plus gros bides de la presse française », Guillaume Fischer relève que de 1970 à 2000 les quotidiens n’ont guère évolué.

Le passage au numérique a- t il un impact économique ?

À l’heure où les opérateurs de télécommunications tels ATT aux États-Unis et Altice en France reprennent des acteurs éminents des médias comme Time Warner ou L’Express pour singulariser leurs offres, la monétisation des contenus devrait enfin se profiler. Pareil changement de modèle doit s’opérer au plus vite car la presse imprimée actuellement est victime d’une double peine : érosion des ventes physiques qui ne sont pas compétitives vis-à-vis de l’omniprésence des propositions mobiles, transfert de la publicité vers les OTT transversaux comme Google ou Facebook. Avec cette réalité du tout, sur tous ses écrans, tout le temps, le consommateur-client redevient légitimiste et accepte de payer les contenus et les services qui lui sont proposés. Des nouveaux business models, comme le streaming dans la musique, se développent et recréent de la valeur. Le New York Times a désormais plus d’abonnés numériques que papier, Le Monde vient ces dernières années de tripler le montant de ses ressources provenant des abonnés numériques. Prophète contesté, l’ancien patron de Vivendi, Jean-Marie Messier avait vu juste dès 2000 en misant sur la convergence.
Consulter la presse de façon interactive ajoute-t-il de la valeur à l’information ?

Revenant de Californie, dans le news de Ringier, « L’Hebdo », Gilles Marchand, futur patron de la Radio Télévision Suisse, annonce une triple lame de fond. La première vague est celle de la réalité virtuelle. Elle prépare le terrain de son grand débarquement en se drapant sous des airs ludiques et appétissants. Ici on enrichit la réalité quand on n’invente pas des mondes irréels. La deuxième vague est celle que l’on appelle à Stanford la communication ambiante, autrement dit l’interconnexion complète et permanente de toutes nos machines plus ou moins intelligentes. Enfin la révolution proviendra de la troisième vague, celle de l’intelligence artificielle. La compilation des données consécutives à l’observation permanente de nos modes de vie, croisée avec d’innombrables facteurs objectifs, va produire des recommandations se présentant comme objectives mais plus moins aimables et orientées pour guider nos actions. Déjà la montée du « native advertising », bien utile pour assurer des recettes à la presse, qu’elle soit ancienne ou interactive, doit questionner quant à l’essence du journalisme.

(*) Jean Clément TEXIER

Président de :
 – Ringier France (premier groupe medias suisses)
– La Compagnie Financière de Communication (société conseil en stratégies et fusions dans les medias)
– Ecole Journalisme et Communication de L’Université d’Aix Marseille

et Directeur du Master Management des Medias et à l’Institut d’Etudes Politiques de Rennes

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